Cinéma: Au-delà des collines


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Cinéma: Au-delà des collines
Par Pierre Granier
Journaliste de CathoBel
Publié le - Modifié le
3 min

Inspiré d'un fait réel qui s'est déroulé en 2005 et avait traumatisé toute la Roumanie, le dernier film du réalisateur Cristian Mungiu nous raconte un amour impossible, pris au piège d'un exorcisme fatal dans un monastère orthodoxe. C'est noir mais sans parti pris antireligieux.

Des histoires d'exorcisme, le cinéma, américain en particulier, en regorge. Mais le film de Cristian Mungiu se singularise fortement du traitement habituellement appliqué à ce genre de sujet. Ici, pas d'effets spéciaux, pas de suspense insoutenable. C'est au contraire un récit très linéaire, nous menant à l'inéluctable, que nous propose le réalisateur roumain, avec ce talent rare: celui d'ouvrir les yeux du spectateur sur quelque chose qu'il n'aura pas vu ou voulu voir.

Dans un coin perdu de Moldavie

Le film s'ouvre sur un quai de gare. Alina tombe dans les bras de Voichita, en pleurs. Ces deux jeunes femmes ont grandi ensemble dans un orphelinat. Mais à 18 ans, leurs chemins se sont séparés.Voichita a rejoint un monastère tandis qu'Alina est partie s'établir en Allemagne.
Qu'est-ce qui ramène ainsi Alina en Moldavie? L'amour pour Voichita qui est la seule personne qui l’a jamais aimée. Alina veut la convaincre de repartir avec elle; elle a même déjà acheté les billets de train pour le retour. Mais Voichita, qui s'est donnée à Dieu, préfère lui faire partager sa foi. Peine perdue, car Alina ne supporte pas les règles du monastère, pas plus que l'higoumène et la mère supérieure qui les incarnent. Entrée en rebellion, la jeune femme va être victime d'une crise de tétanie qui la conduit dans un hôpital. À sa sortie, le psychiatre, dans un aveu d'impuissance à la guérir, lui conseille de réciter les psaumes. Anita se prête plus ou moins au jeu. Il s'agit aussi de confesser ses péchés (le choix est vaste: les orthodoxes en recensent 464 !), de prier 33 fois la Vierge... Que ne ferait pas Alina par amour, pour rester auprès de Voichita. Sait-elle déjà qu'elle lui sacrifiera sa vie?
Car à mi-parcours le film prend un tour encore plus tragique: une des nonnes pense qu'Alina est possédée. Elle presse le père de recourir aux prières de saint Basile. Lui préfèrerait que la jeune femme quitte les lieux. Mais Anita s'obstine; elle veut croire à une autre issue. Elle crie sa rage, blasphème. La décision de l'exorciser est alors prise. Alina se débat. Et le spectateur d'assister, incrédule, un peu sonné déjà, à ce qui ne manque pas de faire penser à une crucifixion.

L'enfer pavé de bonnes intentions

Pour autant, la caméra de Mungiu ne juge pas, n'accuse pas. Elle garde une juste distance et montre, sans effets superflus, des religieuses qui s'affairent, croyant faire le bien. Cette absence de parti pris contribue à la qualité de ce film. "Il n’a jamais été question de viser la religion orthodoxe dans son ensemble", avait d'ailleurs précisé le réalisateur roumain, lors de la présentation du film au festival de Cannes, d'où les deux formidables actrices sont reparties avec le prix d'interprétation féminine.
Du coup, jusqu'au dernier sourire extatique qu'Alina offre à Voichita, le spectateur peut ou veut croire à un… miracle. Avant que le réalisateur ne le ramène, au bout de 2h30, à la réalité du monde, le laissant même dans une désolation sans nom, à l'intérieur d'un fourgon de police.
Depuis 2012, la lecture des prières de saint Basile a été officiellement interdite par l'église orthodoxe. Cependant, de nombreuses vidéos sur internet prouvent que de tels rites ont encore lieu.

Pierre GRANIER

Catégorie : Culture

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