Allocution de Mgr Lemmens au Symposium Afrique – Europe


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Allocution de Mgr Lemmens au Symposium Afrique – Europe
Par La rédaction
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12 min

Voici le texte de l'allocution prononcée par Mgr Leon Lemmens, Évêque auxiliaire de Malines-Bruxelles, au symposium sur les apports des Églises d’Afrique aux Églises d’Europe (passés et présents), qui s'est déroulé à Rome du 13 au 17 février.

 

"Éminences, Excellences, chers frères et sœurs,
La communion, l’échange et le soutien mutuel entre l’Église qui vit en Afrique et cette

même Église qui vit en Europe sont d’une importance vitale. Car être-Église implique

toujours qu’on ait le cœur ouvert aux frères et sœurs qui partagent la même vie en

Jésus le Christ partout dans le monde. Je me réjouis donc beaucoup de ce symposium

Europe-Afrique qui, en rassemblant des évêques africains et européens, manifeste

notre communion et nous aide et incite à l’approfondir davantage.

On m’a invité à aborder le thème des apports des Églises d’Afrique aux Églises

d’Europe. Je ne veux pas rappeler tous les apports que les chrétiens d’Afrique ont

donnés au cours des siècles aux chrétiens européens. Mais il est certainement inspirant

de se souvenir des liens étroits qui unissaient durant les premiers siècles les chrétiens

vivant en Afrique et ceux en Europe. Pensons à la proximité et à l’amitié entre les

sièges épiscopaux d’Alexandrie et de Carthage et celui de Rome, ou à l’ échange des

richesses spirituelles: c’est de l’Afrique qu’arrivaient en Europe les profondeurs

spirituelles du monachisme ou les hauteurs théologiques de l’école d’Alexandrie.

Quand une Église souffrait, l’autre partageait dans sa souffrance et cherchait à venir en

aide – je pense au moment de la prise de Rome par Alaric en l’an 410: les chrétiens

d’Afrique ont alors accueilli beaucoup de réfugiés provenant d’Italie et c’est Augustin,

ce grand chrétien, théologien, évêque et saint africain, qui, réfléchissant sur ce ‘signe

des temps’, a donné une grande réponse théologique en écrivant le livre ‘De civitate

Dei’, qui a exercé une influence immense sur la pensée théologique et politique

européenne. Ce qui est important de souligner est que les chrétiens vivant en Europe

ou et ceux en Afrique se sentaient alors vraiment une même Église et qu’ils vivaient et

exprimaient par mainte façon leur communion profonde.

Dans des siècles beaucoup plus proches de nous, l’Europe a débarqué sur le continent

africain en tant que colonisateur. Or, nous le savons, le colonialisme européen en

Afrique n’était certainement pas un exercice de philanthropie, mais il a néanmoins

provoqué parmi les chrétiens en Europe un grand enthousiasme missionnaire pour

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communiquer l’Évangile et pour venir en aide à l’homme et à la femme africain. Aussi

l’histoire de cet engagement missionnaire est entrelacée avec certaines ambigüités,

mais ce que je voudrais relever à cet égard est le fait que cet enthousiasme

missionnaire n’a pas seulement donné naissance à l’Église dans les différents pays

africains, mais qu’il a aussi revigoré les chrétiens en Europe: en s’investissant avec

tant d’énergie en Afrique, l’Église en Europe a vécu une grande saison de vivacité, de

gratuité, d’enthousiasme, qui a libéré en Europe tant d’énergies de foi, de bonté, de

amour et de solidarité, tout en ouvrant les coeurs de beaucoup de chrétiens non

seulement vers leurs missionnaires, mais aussi vers leurs nouveaux frères et soeurs

dans la foi en Afrique. Pensons à la naissance de tant de congrégations missionnaires

et aux nombreuses organisations locales de tout genre qui ont mobilisé des millions de

chrétiens en Europe pour la cause de l’Église en Afrique. Je me souviens comme,

quand j’étais encore un enfant de dix ans, les simples chrétiens de mon petit village en

Belgique, s’engageaient avec grand zèle pour leurs missionnaires en Afrique en

semant une sympathie profonde pour les chrétiens africains. L’engagement pour

l’Afrique a donné vitalité à l’Église en Europe. Afin qu’une Église fleurisse, elle a

besoin d’une grande mission. L’engagement missionnaire de l’Europe en Afrique a

donné naissance au sein de l’ Église en Europe à une saison de grand enthousiasme.

C’est un don par reflet de l’Église en Afrique à l’Église en Europe.

Je crois que l’affaiblissement de cette dynamique missionnaire, après la

décolonisation, a affaibli l’Église même en Europe. Quand la communion avec le frère

lointain se refroidit, aussi la maison dans laquelle on vit se refroidit. Cependant, il est

important de se rendre compte que beaucoup de chrétiens en Europe continuent à vivre

cette communion avec l’Afrique et avec l’Église en Afrique. Je m’en suis aperçu de

façon plus aigue il y a quelques mois lorsque l’avion qui devait me reporter de

l’Afrique en Europe avait quelque problème technique, de sorte qu’après une heure

d’angoisse on se retrouvait tous de nouveau à l’aéroport de départ pour y passer

ensemble toute la nuit. Les angoisses partagées facilitaient le contact avec les autres

passagers et alors moi et mes amis, nous nous sommes assez étonnés de voir que la

plupart des européens à bord étaient des chrétiens de retour d’une mission en Afrique.

Il y avait une famille hollandaise qui soutenait des projets dans un village au Ruanda,

il y avait deux belges, un ingénieur et un architecte en âge de retraite, qui, ensemble à

d’autres amis, soutenaient un projet d’agriculture à Kisangani. C’était leur premier

voyage en Afrique et ils avaient été très touchés par l’humanité des africains, par leur

pauvreté, mais aussi par la qualité des professeurs et des étudiants de l’université de

Kisangani, leurs partenaires dans le projet. Il y avait aussi des jeunes adultes, belges et

hollandais, qui avaient passé leurs vacances en différents pays en donnant des cours à

des jeunes africains. Et tous l’avaient fait gratuitement. En tant qu’évêque je rencontre

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régulièrement des chrétiens engagés personnellement en Afrique, comme ce diacre qui

avec des amis a fondé un orphelinat au Ghana. Et, je m’en aperçois, tous, en se faisant

proches des africains, deviennent des personnes plus humaines, plus spirituelles, plus

détachées. Ils ont découvert un sens profond pour leur vie et ils aiment à vivre de cette

façon l’Évangile. Oui, l’amitié avec l’Afrique et avec les chrétiens africains, les aide à

être vraiment chrétien en Europe. Je crois qu’un apport majeur que l’Église en Afrique

donne à l’Église en Europe consiste en ceci qu’elle aide beaucoup de chrétiens

d’Europe à découvrir et à approfondir les profondeurs spirituelles de leur foi et qu’il

est d’un grand intérêt pour l’Église en Europe de promouvoir activement ces liens avec

l’Afrique. Redonner de la force à l’Église en Europe se réalise aussi en renforçant la

communion vécue avec l’Afrique.

Toutefois, cette communion vécue entre l’Église en Afrique et celle en Europe est

aussi dans l’intérêt de l’Église en Afrique. Dans la communion tous trouveront des

forces et des énergies de foi, comme Jésus le disait : « Il y a plus de bonheur à donner

qu’à recevoir »(Act 20,35). Car parfois j’entends dire que les chrétiens d’Afrique

doivent trouver eux-mêmes les solutions pour les problèmes auxquels ils doivent faire

face sans recourir à l’aide des chrétiens d’ailleurs. Comme en Europe j’entends parfois

dire qu’il ne convient pas de faire appel à de prêtres provenant de l’Afrique pour

suppléer au manque réel de prêtres dans certaines régions de l’Europe. Mais je crois

que ces sentiments et ces opinions contredisent l’appel évangélique à la fraternité

universelle, et qu’une Église qui se ferme à la communion vraiment catholique, risque

de tomber dans une grande pauvreté spirituelle. C’est par la communion entre nous

que le Seigneur peut se faire présent parmi nous : « Que deux ou trois soient réunis en

mon nom, je suis là au milieu d’eux » (Mt 18,20).

C’est pourquoi je crois que l’heure est venue pour que les chrétiens d’Europe

s’investissent d’avantage pour le bien de leurs frères africains, mais également pour

que les chrétiens d’Afrique s’investissent davantage pour le bien, surtout spirituel, de

leurs frères et soeurs en Europe.

Car, aujourd’hui, l’Église en Afrique dispose d’une grande vivacité spirituelle qui

saute aux yeux et qui touche les coeurs des Européens qui la rencontrent. Lors de mes

visites en Afrique, j’ai été souvent touché par le soif de la Parole de Dieu, par la beauté

et la dignité de la liturgie, par cette conscience forte que l’Église doit vivre au service

des pauvres, par l’engagement publique pour la paix et la justice, comme par cette

conviction profonde que l’ Église est une famille qui rassemble tous dans la charité de

la communion.

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Avec toutes ces richesses vécues, l’Église en Afrique peut aider beaucoup les chrétiens

européens. Je me souviens d’une jeune femme qui, à Conakry, me disait un jour: « la

Bible est le livre qui a rendu l’Europe grande et florissante » et je crois qu’elle a dit ce

jour une vérité profonde sur la culture européenne, trop méconnue de nos jours par tant

d’européens. Ou je pense au témoignage de ce jeune adulte, un pharmacien, provenant

du Burkina Faso, sur son service, ensemble avec d’autres amis, aux prisonniers dans la

prison de sa ville, pour la plupart des musulmans, et sur comment cette présence

amicale avait changé et humanisé le climat dans cette prison. Son témoignage m’a

encouragé à me rapprocher davantage aux pauvres en Europe. L’Afrique a beaucoup à

offrir à l’Europe !

Cette aide arrive aussi par le biais de la présence nombreuse de chrétiens africains en

Europe. Il n’y a presque plus de ville de quelque importance en Europe de l’Ouest, où

on ne trouve pas une ou plusieurs communautés de chrétiens africains. Dans mon

propre diocèse de Malines-Bruxelles, je rencontre cette présence et je peux vous

assurer que leur présence parmi nous est vraiment un don, grâce à leur foi, à leur sens

pour la prière, à leur envie de célébrer une belle liturgie et je dirais aussi grâce à la

qualité de leur humanité: chaleur, ouverture, envie de rencontre. Les chrétiens africains

en Europe sont une force de revitalisation pour la vie chrétienne en Europe. Mais il

faut que les chrétiens européens en prennent conscience davantage, qu’ils s’ouvrent

davantage à eux et les accueillent avec une plus grande familiarité. Parfois, les

chrétiens européens vivent trop une sorte de fermeture ethnique. Il faut les aider et

inciter à s’ouvrir aux dons dont Dieu les comble. La présence des chrétiens africains

constitue pour nous en Europe vraiment un ‘kairos’, une opportunité. Saisir davantage

ce ‘kairos’, en accueillant mieux nos frères et soeurs africains, est un défi important

pour l’ Église en Europe.

À ce point il faut mentionner la présence toujours plus importante de prêtres africains

qui soutiennent par leur service l’Église en Europe. Dans le diocèse de Malines-

Bruxelles, il y en a plus de cent et dans certaines régions du diocèse, ils constituent

désormais la moitié du clergé. Certains d’eux ont été nommés doyen. Par leur insertion

au service pastoral, ils ne comblent pas seulement le manque de prêtres, mais ils

rendent aussi visible aux chrétiens européens la vivacité de l’Église en Afrique.

Comme une fois les missionnaires européens en Afrique, aujourd’hui les prêtres

africains en Europe représentent un lien de communion très humain et très concret

entre l’Afrique et l’Europe. À cet égard, je crois qu’il y a un défi pour l’ Église en

Afrique: soutenir davantage leurs prêtres insérés dans la pastorale en Europe, afin que

ce ne soient pas des individus isolés, mais des prêtres qui se savent envoyés par leur

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communauté chrétienne en Afrique et soutenus par sa prière et son amitié, comme

c’était le cas une fois pour les missionnaires européens en Afrique.

Pour conclure, je voudrais souligner qu’en ce temps de mondialisation, il touche à

l’Église, à nous les chrétiens, en Europe et en Afrique, de vivre en première rangée

cette mondialisation et de la façonner à la lumière de l’Évangile. La mondialisation,

c’est tout d’abord l’affaire des chrétiens, car elle est inscrite dans les gènes de

l’Évangile ! En effet, la crise financière et économique que nous traversons, le nous

montre une autre fois. Ce ne seront pas les marchés ou les courants financiers qui

uniront notre monde et qui garantiront la qualité humaine de la mondialisation en

cours. La mondialisation constitue un grand chantier de travail pour les chrétiens. Se

réalisant au même temps à échelle des rapports entre les continents et à l’échelle du

vivre ensemble dans les villes, elle a besoin de la charité et de l’humanité de

communion entre les chrétiens. Les chrétiens ont aujourd’hui la mission d’être la

lumière et le sel dans la globalisation.

Regardons nos villes. Je le disais déjà, les villes en Europe sont devenues très

cosmopolites, avec de présences importantes provenant de l’Afrique. Mais le même

phénomène commence à se réaliser dans les grandes villes africaines. En ces dernières

années, 25.000 jeunes portugais ont quitté leur pays pour aller travailler en Angola,

tandis que des milliers de jeunes grecs sont en train de s’éparpiller sur le continent

africain en recherche d’une vie nouvelle. Qui créera le tissus humain qui facilitera le

vivre ensemble dans nos villes européennes et africaines ? Il y a là une grande tâche

pour l’Église, pour nous, qui sommes dès le jour de Pentecôte, dès la naissance de

l’Église, une communion fraternelle entre hommes et femmes provenant de pays et de

cultures différents.

Le même défi se pose quant au vivre ensemble entre l’Afrique et l’Europe. Ces

rapports ne peuvent pas se limiter à des accords économiques, financiers ou politiques,

mais ont besoin de la chair vivante de chrétiens des deux côtés afin que se crée une

vraie communion de destin entre Européens et Africains. Et je pense au rôle que les

mouvements nouveaux peuvent jouer sur ce chantier, comme par exemple la

Communauté de Sant’Egidio le vit et réalise depuis quelques décennies. Née en

Europe et ayant des racines fortes en Europe, aujourd’hui peut-être la majorité de ses

membres vit dans les centaines de communautés de Sant’Egidio éparpillées sur plus de

vingt pays africains, où ils écoutent l’Évangile et servent les pauvres, comme leurs

frères et soeurs le font en Europe. Et tous ensemble, on s’engage dans le travail pour la

paix, pour le traitement de ceux qui sont touchés par le Sida, pour la régistration civile

des enfants ou pour l’abolition de la peine de mort. Aujourd’hui la Communauté de

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Sant’Egidio représente un riche tissu humain et ecclésial qui unit non seulement des

chrétiens d’Europe aux chrétiens d’Afrique, mais qui aide à créer une communion de

destin entre l’Europe et l’Afrique. Car, comme il n’y a pas deux Églises, une africaine

et une européenne, mais une seule, celle de la grande famille des disciples du

Seigneur, de même il ne peut non plus y être deux destins, un pour les africains et un

autre pour les européens. Les chrétiens sont appelés à s’investir avec leur propre

charisme dans ce grand chantier qui est la mondialisation, afin que l’ Église soit

vraiment « le sacrement, le signe et l’instrument de l’unité de tout le genre humain »,

comme le disait le Concile Vatican II (Lumen Gentium, 1).

C’est ma conviction que la communion entre l’Église qui vit en Afrique et l’Église qui

vit en Europe a besoin de telles communautés qui unissent des chrétiens vivant en

Europe et en Afrique, et qu’il convient d’accueillir et de favoriser avec grande

sympathie les mouvements chrétiens qui unissent davantage l’Europe à l’Afrique et

l’Afrique à l’Europe

sipi

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