Ouvrez les vannes… et les cœurs !


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Ouvrez les vannes… et les cœurs !
Par Pierre Granier
Journaliste de CathoBel
Publié le
3 min

Comédie populaire audacieuse, "Intouchables" touche au but: nous faire rire de bon cœur et sans relâche. Ou quand la vanne fait plus de bien que l'apitoiement.

Le spectateur est prévenu d'emblée: "Cette histoire est inspirée de faits réels". Comme si ce qui allait suivre était "trop beau pour être vrai". Du coup, pour évoquer cette amitié entre un aristocrate tétraplégique et son auxiliaire de vie en réinsertion sociale, le tandem de réalisateurs Toledano/Nakache a choisi la comédie. Une vraie gageure tant le thème apparaît casse-gueule, intouchable.
Le défi a pourtant été remarquablement relevé grâce à un excellent scénario, des répliques qui font mouche et un formidable duo d'acteurs, composé de François Cluzet et Omar Sy.
L'histoire vraie en question est celle de Philippe Pozzo di Borgo et d'Abdel Sellou, qui a déjà fait l'objet d'un livre (voir encadré). Pour les besoins du film, les réalisateurs ont demandé au comte Pozzo di Borgo s'ils pouvaient déborder. "Même si vous débordez vous n’atteindrez pas notre niveau", leur a-t-il répondu. On a peine à le croire. Car l’humour adopté ici est franchement irrévérencieux et transgressif. Mais jamais moqueur, ni méchant, ni corrosif.

Décalage

Dans le film, Abdel devient le personnage de Driss (Omar Sy) qui vient d'être mis à la porte de l'appartement familial par sa mère adoptive, après avoir fait 6 mois de prison. Il se présente à un entretien, histoire de faire signer un justificatif pour toucher le chômage. Pas de bol pour lui, sa désinvolture, son bagou, sa jovialité, et sa carrure aussi, tapent dans l'œil de Philippe (François Cluzet), riche aristocrate tétraplégique qui cherche un aide à domicile.
Le film va jouer évidemment de ce décalage entre les deux personnages et les deux mondes qu'ils représentent. Le comte vit dans un monde d'érudition et de passion épistolaire mais il est aussi très ironique et plein d'autodérision sur son invalidité. Venu de banlieue, Driss, découvre le confort d'un hôtel particulier mais l'inconfort d'un corps lourdement handicapé, ce qui ne l'empêche pas d'aligner les vannes, même les plus lourdes ("Pas de bras, pas de chocolat"). Rien en commun donc, sauf le fait qu'ils sont tous les deux seuls, et n'ont plus rien à perdre. Sans possibilités de se projeter dans un avenir, ils vont rendre le présent un peu dingue, faire cohabiter Vivaldi et Earth Wind and Fire, les costumes et les bas de survêtement… Ces deux univers, ces deux handicaps (physique pour l'un, social pour l'autre) vont se télescoper, s’apprivoiser, pour donner naissance à une relation unique qui fera des étincelles et les rendra… intouchables comme le montre la mémorable scène d'ouverture. Intouchables, sauf quand pour apaiser une crise d'angoisse nocturne, Driss caresse de ses grandes mains la seule partie sensible de Philippe, son visage, dans la partie la plus émouvantes du film.

Ne pas s'apitoyer

Dans cette comédie sociale où l'on rit énormément (les scènes de l'opéra et du rasage sont désopilantes), se dégage aussi un refus de l'apitoiement, sur soi et sur les autres. "Fais attention Philippe, ces gens n'ont aucune pitié" prévient un de ses amis en parlant de Driss. Or c'est justement ce que souhaite Philippe de la part de cet auxiliaire de vie: pas de pitié, pas de compassion. Cet aristocrate iconoclaste a envie d'être bousculé dans son immobilité, de refuser le pragmatisme que lui commande son handicap, de relever les paris stupides. Il a envie de vivre tout simplement… Et Driss lui permet de s'échapper de son carcan et des conventions de son milieu. Mieux encore: il lui permettra de rencontrer à nouveau l'amour.

Pierre GRANIER

 

Catégorie : Culture

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