Strange Fruit


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Strange Fruit
Par Pierre Granier
Journaliste de CathoBel
Publié le - Modifié le
3 min

"Strange fruit" est sans doute la première "protest song". Elle est au cœur de ce spectacle musical percutant et émouvant sur l’histoire de la lutte des noirs américains pour les droits civiques. Avec en filigrane la chanteuse de jazz Billie Holiday.

Ce n’est pas un concert, ce n’est pas du théâtre: c’est un "fruit étrange", un spectacle mêlant musique, mots et images qui ne manque pas d’interpeller, d’émouvoir aussi même si parfois on se sent un peu dépassé. Il faut dire qu’il n’y a pas vraiment de fil conducteur dans cette création de Michel Dezoteux, montée pour la première fois en 2006 et qui nous revient dans une version Caraïbe. Pas de fil narratif donc mais une chanson, "Strange fruit", autour de laquelle se dessine l’histoire de la lutte des noirs américains pour les droits civiques, avec en filigrane la figure emblématique de la chanteuse de jazz Billie Holiday.
Lady Day a chanté pour la première fois "Strange fruit" en 1939. Soit seize ans avant que Rosa Parks refuse de céder sa place dans un bus en Alabama. D’après Angela Davis, autre figure du mouvement noir américain, cette chanson "a replacé la protestation et la résistance au centre de la culture noire américaine". C’est autour de ce chef d’œuvre, adapté d’un poème d’Abel Meeropol, qu’est construit ce spectacle militant.

Une expérience pluri-artistique

De cette expérience pluri-artistique où les comédiens-musiciens parcourent la thématique et quelques chansons de Billie Holiday avec leur propre sensibilité, on retiendra de magnifiques et forts moments tels que l’imposante carcasse de Denis Mpunga, revêtu d’un long et ample sarong rouge, qui s’élève dans un coin de la scène tout en jouant de son saxo pour incarner cet étrange fruit dont parle Billie… Ou bien ces commentaires particulièrement cyniques sur une photo qui dévoile peu à peu son sujet: une foule d’hommes et d’enfants blancs bien habillés venus assister au "spectacle" du lynchage d’un noir et qui semblent ravis d’être "immortalisés" sous le cadavre pendu. Tout cela est raconté avec la mélancolie du jazz ou l’énergie du free-jazz, et si l’émotion l’emporte, c’est toujours sans pathos.

Avec l'apport de la vidéo d’Éric Castex, le spectacle flirte même avec le documentaire. Sur le grand écran du Varia apparaissent des extraits de faits divers ou de discours illustrant la ségrégation raciale. On y retrouve bien sûr des figures bien connues comme Martin Luther King, Malcom X mais aussi Aimé Césaire pour cette version Caraïbe qui élargit ainsi son champ de résonance au-delà des seuls États-Unis. En évoquant le père du concept de la "négritude", c'est aussi l’oppression culturelle du système colonial français qui est ici évoquée.

C’est avec des images d’archive d’une Billie Holiday interprétant elle-même "Strange fruit" (titre qu'elle n'a jamais enregistré en studio) que s'achève la représentation de ce spectacle percutant dans les sons tout autant que dans les propos, qui prend le public à témoin pour lui rappeler qu'il ne faut pas oublier.

Pierre GRANIER

Avec: Rosario Amedeo (piano), Karim Barras (basse), Michel Dezoteux (sax), Sonny Troupé (batterie), Denis Mpunga (percussion, sax, flûte), Fanny Marcq, Florence Minder, Achille Ridolfi, et Gilbert Laumord. Durée du spectacle: 1h15

Jusqu’au 5 mars
Théâtre Varia - 78, rue du Sceptre - 1050 Bruxelles
Réservation: 02/640.82.58

Catégorie : Culture

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